Les Returnees, étrangers dans leur pays PDF Imprimer Envoyer
Après avoir échappé à une longue guerre et au génocide des Khmers rouges, plusieurs milliers de réfugiés cambodgiens ont reçu l’asile politique des Etats-Unis avant d’être renvoyés des décennies plus tard, dans leur pays d’origine que la plupart ne connaissaient pas. Isolés et mal équipés pour s’intégrer à cette société, ils représentent une sous culture dans l’un des pays les plus pauvres au monde.

Dans la banlieue californienne de Long Beach, qu’il a dans la peau et tatouée sur les épaules, Trip était à des années-lumière du Cambodge, sa terre natale. Parfois il pensait à la terre de ses ancêtres, celle sur laquelle il a passé ses premiers mois, en pleine guerre civile, avant de rejoindre, avec ses parents, les camps de refugiés installés en Thaïlande, puis d’obtenir l’asile accordé par les Etats-Unis.

Cette terre originelle, il y est revenu. Pour un aller sans retour, menotté, et dans un avion affrété par le gouvernement américain. Trip est l’un des 212 Returnees renvoyés des USA vers le Cambodge depuis que les deux pays ont signé un accord d’extradition en 2002. Cette convention prévoit l’expulsion des cambodgiens refugiés aux Etats-Unis coupables d’infractions à la loi sur le territoire américain.

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La face cachée de leur rêve américain

Actuellement, 1400 Cambodgiens sont sous la menace de cette mesure dont l’adoption fait suite à la politique ultra sécuritaire menée par l’administration Bush après le 11 septembre. Comme la quasi-totalité des refugiés, Trip a vécu presque l’intégralité de sa vie aux Etats-Unis mais n’a jamais entrepris les démarches pour devenir citoyen américain, alors que cette possibilité lui était offerte depuis l’enfance.

Pourquoi? Du statut de familles fuyant le génocide perpétré par les Khmers rouges et se voyant garantir une résidence permanente sur le sol américain, au traumatisme généré par la fuite précipitée d’un pays, autant de raisons qui éludent la question de la protection qu’offre un passeport à un jeune refugié en délicatesse avec la loi. D’autant que la problématique de la déportation ne s’était jamais posée auparavant, les Etats-Unis n’ayant jamais renvoyé de refugiés depuis la guerre du Vietnam.

Mais, les manœuvres politiques auxquelles s’est livré le secrétariat d’Etat américain en faisant pression sur le Cambodge par la menace de restrictions dans les délivrances de visas, ont eu raison de la relative protection dont jouissaient ces Khmers du bout du monde. Un autre aspect obscur de la quête inlassable des Etats-Unis pour la sécurité intérieure.

Prisonniers à vie au Cambodge
A leur descente d’avion, les Returnees sont un temps parqués dans un bâtiment du ministère de l’immigration près de l’aéroport de Phnom Penh. Souvent de longues semaines, sans explications alors qu’ils sont légalement absous de toute peine d’emprisonnement.

C’est à leur arrivée qu’intervient le RISC (Returnee Integration Support Centre). Cette association leur propose une aide initiale dans la recherche de famille ou de proches. En cas de succès, l’intégration des Returnees est considérablement facilitée et accélérée, la plupart d’entre eux ne connaissant ni la culture du pays ni sa langue. A défaut, le RISC leur propose un hébergement provisoire et une prise en charge. L’évaluation systématique de leur santé mentale révèle de nombreux troubles causés par le déracinement et la répétition, pas toujours justifiée, des internements.

Le chemin vers leur intégration et l’assimilation de la culture khmère est long et tortueux, et le contraste entre les ghettos de Los Angeles ou de Seattle et les faubourgs Phnompenhois brutal. Pour les rares parlant le khmer, leur prononciation est teintée d’un accent qui leur vaut auprès des locaux le surnom de Khmericains. “Et pourtant on s’adapte” remarque Trip. “Mais on n’est pas assimilés. Ici, pour tous, je reste et resterai le cambodgien américain. Seulement, désormais, la maison c’est ici”.

Catalogués étrangers dans leur propre pays, ils sont de surcroît perçus comme de dangereux criminels alors que sont indistinctement mélangés auteurs de menus larcins et délinquants plus sérieux. Les contraintes en vue d’une adaptation sont nombreuses. Il leur faut commencer par quitter leur style vestimentaire importé du milieu urbain américain et masquer leurs nombreux tatouages, souvenirs d’une autre vie, réminiscences de leur appartenance passée aux gangs. Enfin, ils doivent accepter de passer par des périodes de formation pour des emplois rémunérés selon les standards d’un pays où 36% de la population vit avec un demi dollar quotidien.

Selon Kloeung Aun, directeur du RISC et lui-même Returnee, les déportés sont à leur arrivée dans un “état de perte de repères profond.” Cependant, peu retombent dans leurs travers passés. Pour ceux-ci, qui deviennent rapidement esclaves du yaba, une métamphétamine locale, les efforts du RISC sont vains. “Le yaba leur donne l’illusion d’un bien être à peu de frais. Mais on n’en revient pas !”.

Si le coefficient de rechute dans la violence est faible, rien n’est aisé pour les autres. Car bien que tous les Returnees parlent un anglais parfaitement courant, ce qui en fait de potentiels enseignants qualifiés (carence parmi tant d’autres au Cambodge), leur formation nécessite un apprentissage pédagogique onéreux en temps, mais surtout en argent. Un manque cruel, le RISC ne recevant pas la moindre subvention du gouvernement cambodgien, et les soutiens venant des Etats-Unis se raréfiant à mesure de la réorientation des fonds des ONG vers l’Irak, ces dernières en estimant la reconstruction prioritaire. Les offres d’emplois qui s’adressent aux Returnees n’arrivent que sporadiquement sur le bureau de Kloeung Aun. Généralement les propositions concernent des postes de maintenance ou de sécurité.

Trip, revenu en 2005 trace depuis son chemin. Après avoir un temps été vigile dans le luxueux hôtel Intercontinental de Phnom Penh, il a créé avec deux autres Returnees, Boomer et Smilee, le label de hip hop A+ Entertainment. Les visées sont nombreuses et ambitieuses : promouvoir l’industrie naissante des groupes de rap cambodgiens -dont le leur- et dispenser des cours de chant et de danse hip-hop à des enfants défavorisés, en leur offrant une autre réalité que celle d’un quotidien marqué par la précarité et le sida.

Cours de danse hip-hop. Centre A+ Entertainment, Phnom Penh. (photo B.H)
Cours de danse hip-hop. Centre A+ Entertainment, Phnom Penh. (photo B.H)

Les Returnees, sous culture au Cambodge font bénéficier le pays de leur connaissance d’une autre éducation, et associent à leurs textes acides des mélodies traditionnelles du patrimoine cambodgien, un temps annihilées par l’implacable machine Khmer rouge. “A notre façon, on fait notre boulot de mémoire, d’historiens” s’en amuse Boomer en sortie de studio d’enregistrement. “Désormais, on se sent utile ici”. L’initiative prise par les membres de A+ Entertainment est l’opportunité, double pour eux, de participer au progressif élan en avant du Cambodge, et de cerner l’aspect positif de leur nouvelle vie, plutôt que d’inlassablement ressasser leur rancœur et leur colère.

Pour Trip, Boomer et les autres, l’éventualité d’un retour aux Etats-Unis n’est pas envisageable dans cette vie. Cependant, pour les centaines de réfugiés qui attendent la sentence, il existe un espoir infime. Un espoir qui s’appelle Barack Obama. L’attente d’un geste de sa part qui serait lourd de sens, l’acceptation implicite que l’échec de l’intégration de ces jeunes en manque de repères, est imputable au système qui les a créés. Et qu’ils sont le produit d’une histoire dont jamais ils n’ont été les acteurs.

Benjamin Hoffman
 

Communiqué

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